Un film qui déconstruit. Entretien avec Sophie Ballmer au sujet de La Maison (2023)
Lors de l’édition 2023 du festival Visions du Réel de Nyon, l’artiste et réalisatrice Sophie Ballmer a décroché la mention spéciale de la section « Compétition nationale » avec un premier film intitulé La Maison. Elle y raconte la rénovation infinie d’une maison de la Vallée de Joux qu’elle partage avec son compagnon, l’artiste Tarik Hayward.
Ce film à l’esthétique hybride — entre vidéo d’artiste et film expérimental pour l’image, et autofiction narrative en voix over énoncée à la première personne du singulier — met en lumière, à travers la destruction d’une maison héritée et ses possibles reconstructions, la question de la transmission. Alors que la réalisatrice tire une galerie de portraits familiaux lucides, acerbes et drôles, seuls des détails de « la maison » défilent en plans rapprochés, ne la révélant jamais dans son ensemble. L’abstraction d’une partie significative des images renvoie à une esthétique de la sculpture américaine d’après-guerre, voire au Land Art, et est peut-être du fait de Tarik Hayward, en charge de la photographie et, avec Gemma Ushengewe, du montage. Ainsi, « la maison » est toujours filmée dans le détail de ses recoins et ses fragilités, comme l’œil avisé sonderait une peinture. Le film est produit avec une économie de moyens, et c’est Ariel Garcia qui s’est occupé du son, précis et prédominant.
Le travail de Sophie Ballmer suit depuis plusieurs années deux routes parallèles, qu’elle tente de faire coïncider, et qui apparaissent de manière évidente dans son film. L’une passe par la création d’espaces et de projets collectifs (elle a co-fondé le collectif Tunnel Tunnel à Lausanne et participe aussi depuis 2014 à la programmation du Festival expérimental Curbit). L’autre par la constance de sa pratique d’écriture. Dans ses textes, les descriptions de personnages (archétype de la famille ou d’artistes) exposent ce qu’il y a pour elle de commun ou d’absurde dans ce qui forme le quotidien : ces rapports qui unissent et divisent les êtres au sein d’une communauté. Par l’écoute et la collecte d’histoires de vies et d’anecdotes, elle tente de retisser les liens effacés qui lient et délient les êtres sur plusieurs générations.1 Par une pratique quotidienne d’observation et de résolution de problèmes concrets, l’artiste questionne, reformule et adapte ainsi sans cesse les diverses possibilités du vivre ensemble. Elle cherche et expose aussi les contradictions qui cohabitent dans les familles, chez les êtres, dans une tentative toujours renouvelée de décroissance par la construction d’un abri à la fois métaphorique et réel, comme une possible utopie réalisée par la seule force de la volonté et de son potentiel narratif.
La Maison est une synthèse des travaux précédents de Sophie Ballmer, qui signe ici de manière plus équivoque sa collaboration avec Tarik Hayward2. Ils travaillent d’ailleurs tous les deux sur un nouveau projet de film intitulé Les bagnoles. La conversation retranscrite ici a eu lieu au cours de l’été 2023 au Café Mozart de Lausanne.
Stéphanie Serra : Partons du début de l’histoire, de la genèse de ton film : combien de temps as-tu travaillé sur ce projet et pourquoi as-tu souhaité qu’il prenne la forme d’un film ?
Sophie Ballmer : On est arrivés à la Vallée de Joux avec notre fille, Rose, en 2016. Elle avait six ans et les travaux dans la maison dont Tarik a hérité ont duré cinq ans. Il y avait tellement d’histoires qui tournaient dans ma tête à ce moment-là, et elles se retrouvaient toutes dans la maison. C’est comme si j’avais eu envie de faire un film, mais que je n’avais pas vraiment de sujet devant moi. À force de travailler à l’intérieur de la maison, il a fini par m’apparaître clairement que ce qui m’intéressait était de tisser des liens. Et ensuite ça s’est construit dans ma tête comme une histoire ou comme un projet en tout cas.
Faire des travaux, détruire puis reconstruire, est un travail très physique : tu déplaçais de la matière, des gravats, etc. Est-ce que cela a agi comme une méditation pour toi ?
Je me rappelle de moments précis où au niveau physique, je n’en pouvais plus. C’était extrêmement dur, j’avais besoin de me réapproprier la maison, d’avoir mon projet à côté de celui mené avec Tarik. Je ne suis pas très bricoleuse, donc je ne faisais pas tellement de gros travaux, mais quand je grattais un mur, par exemple, en même temps, je construisais le film. Ce qui m’intéresse, ce sont les biographies et les choses anecdotiques. Je me suis demandé : qui habitait dans cette maison ? Qui étaient ces gens qui vivaient ici avant moi ? Comment fonctionne la famille de Tarik ? Et petit à petit, tous ces personnages se sont mis à vivre avec moi. Le film a été tout de suite dans la direction de la famille et de la question de l’héritage. Il y avait tous ces personnages qui étaient autour de moi comme dans une pièce de théâtre presque parfaite, et drôle aussi.
Pourquoi est-ce qu’il était important pour toi de mettre de l’humour dans ce film ?
L’humour est important dans mon travail en général, pas uniquement dans ce film. Tout ce qu’on fait est un peu absurde et faire de ces moments un collage de choses amusantes, cela me permet aussi de transmettre par le rire. Pour cela, j’ai imaginé des personnages un peu caricaturaux en forçant le trait pour obtenir cet effet parfois d’absurde.
Par rapport à l’image, pourquoi choisis-tu de ne jamais montrer la maison dans son ensemble ?
Je n’avais pas envie de montrer la maison, ce n’est pas un film sur la maison, en tous cas pas sur cette maison en particulier. Si la maison est une sorte de métaphore d’un système, alors j’ai envie d’aller regarder de près comment c’est fabriqué, par exemple les textures, les colles, les tuyaux. De la même manière, ce n’est pas un film sur moi, ou sur Tarik, ou sur Quinquin ou sur Mémé. C’est peut-être un film sur la transmission de valeurs, la transmission de pouvoirs, entre générations, entre familles.
Comment s’est passée l’écriture, le travail du texte qui deviendra ensuite, dans le film, la voix over ?
J’ai travaillé en partant d’une liste de tâches, de matériaux, d’histoires et de noms, et ensuite, cela s’est fait un peu comme une partition : je comptais le nombre de lignes (il y avait le même nombre de lignes plus ou moins dans chaque paragraphe) puis chaque paragraphe débutait et se refermait de manière presque autonome. J’aime beaucoup les séries, et je crois avoir écrit le texte comme ça, en suivant un ordre, un peu comme un jeu. Ensuite, il fallait construire l’image et tout ce que j’avais en tête ne marchait pas. J’avais écrit un texte avec ces personnages mais je ne souhaitais pas les montrer à l’écran, pour m’éloigner d’une forme classique de documentaire. Une de mes références était le film de Marguerite Duras Son nom de Venise dans Calcutta désert [France, 1976, ndlr] dans lequel elle remonte la bande son d’India Song [F, 1975]. Il s’agissait un peu d’un processus similaire puisque j’avais le son, le texte, mais pas d’image. Et qu’est-ce que l’on peut mettre comme image superposée sur quelque chose qui a déjà eu une représentation physique ? On est parti de cette résistance et Tarik a trouvé l’image.
Il y a vraiment un travail de sculpture dans ce film, aussi dans le regard porté sur la maison. Est-ce un parti pris ?
Tarik est sculpteur. On est dans la matière brute, les volumes, les assemblages, en continu. Il y a presque une dimension performative également, dans le geste même de filmer, comme un steadycammer qui aurait partiellement muté en animal marin, en poulpe. Avec des moments où la maison se renverse et tout cela est fluide. C’était important de collaborer.
Dans ton travail, il y a eu de manière récurrente un intérêt pour la dissociation texte/image, et tu as été beaucoup du côté de l’image — tu viens du champ de la photographie et des arts visuels — mais dans ce projet en particulier, tu as commencé par le texte. Tu as commencé par écrire le scénario et le film se termine par une abstraction, un rythme, presque un battement de cœur. À la fin, c’est l’image qui reprend le dessus, pourquoi ?
C’était aussi une manière de fuir la fin. Au début, j’imaginais faire un film d’une heure mais on s’est arrêté à 40 minutes. À la fin, je reprends le début, comme si c’était une boucle. La fin crée un effet stroboscopique, un peu physique, brut. Je voulais qu’il y ait une secousse et une réaction : une intensité assez soutenue puis une coupure. Pour en revenir à l’écriture, j’ai écrit assez vite, en presque six mois ; ensuite on a commencé à travailler l’image et on est parti vivre à Berlin où j’ai commencé à monter. La question centrale était celle de la voix over. J’ai fait plusieurs tests avec des comédiens et des comédiennes, mais ça ne marchait pas. Et je pensais que ça ne serait pas un vrai film si je m’en chargeais moi-même. Mais après des mois de tests, c’est devenu évident que je devais simplement lire le texte.
Avant de présenter La Maison dans des cinémas, les étapes de travail du film ont été exposées dans l’espace Circuit à Lausanne dans la cadre d’une exposition collective de l’artiste Andréas Hochuli [« La Charge », 2022] puis au théâtre de l’Usine à Genève, dans des lieux d’art, avant que la version finale ne soit sélectionnée au festival Visions du Réel en 2023. Pourquoi avoir choisi d’exposer des pré-versions de ton film en dehors des salles de cinéma ?
Son hybridité fait qu’il a autant sa place dans un lieu d’art que dans un festival de cinéma. Je l’ai pensé comme ça, à travers une pluralité aussi dans les types de lieux de diffusion. Il faut souligner que Visions du Réel est un festival assez singulier et ouvert. Il montre régulièrement des films qui ne se soumettent pas aux codes de l’industrie du divertissement. Mais il est aussi vrai que je ne cherche pas à différencier une vidéo d’art d’un film de cinéma. Ce qui me nourrit, c’est la littérature, avec un intérêt pour l’autofiction. J’ai toujours voulu raconter des histoires et je crois que je n’arrive pas à inventer, alors je pars de l’histoire de gens, ou de ce qui se dit. Si je repense à mon travail de diplôme [Travaux de nuit, Master Arts Visuels ECAL, 2013], j’écrivais déjà des petites biographies en lien avec des sculptures, comme des conversations fictives entre personnes d’époques différentes.
Dans cette recherche biographique, il y a aussi peut-être une volonté de réécrire l’histoire en soulignant des détails du quotidien souvent non remarqués, voire insignifiants pour les canons de la biographie classique. Est-ce que l’anecdotique t’intéresse ?
Oui, la mise en avant de détails que l’on pourrait considérer comme anecdotiques et qui en réalité révèlent beaucoup d’une personne m’intéresse particulièrement. C’est le cumul de ces minuscules détails qui construisent la vie et dont je voulais rendre compte dans mon film.
Il y a aussi le son ambiant de la maison qui est très présent dans ton film.
On a enregistré le son avec Ariel [Garcia], avec des micros dans tous les recoins de la maison. On voulait vraiment que ce soit uniquement des sons de la maison, en sachant qu’il n’y en avait pas beaucoup, mais il y avait quand même des souffles, des petits bruits d’électricité, etc. On a effacé ou coupé les sons de voix, de personnes pour créer une bulle faite par les sons du vide qui se remplissait de la maison. Tout devait être léger dans le bruit. Nous avons aussi choisi de retirer complètement le son aux scènes dans lesquelles Tarik et moi apparaissons à l’image, pour créer un effet d’étrangeté, pour annuler, contraster avec l’effet de réel amené par les personnages. Ensuite, il y a ma voix, qui a un rythme lent. On a tenté de de se rapprocher, par le son, du conte ou de la fable.
Vous travaillez avec Tarik sur un nouveau film, que vous souhaitez co-signer. Tu parlais précédemment de ton intérêt pour les séries : qu’est-ce que tu vas garder de ce film là que tu aurais envie de développer plus loin ?
L’autofiction. Et oui, cela s’inscrit dans une continuité. Nous avons un intérêt commun pour la question du bricolage et de l’économie artistique. La Maison a été produit avec moins de 10’000.- CHF, c’est un très petit budget par rapport aux moyens que l’on connaît pour le cinéma, mais il a fallu du temps, plusieurs années pour le finir.
Le bricolage, tu en parles aussi beaucoup dans le film : faire soi-même, échouer aussi et surtout, faire autrement, détourner.
Oui, par exemple pour tourner les images, Tarik a modifié la tête motorisée d’un gimbal qui servait aux prises de vues. Il l’a transformé pour pouvoir tourner et filmer dans tous les sens de manière fluide, même à l’envers. Il l’a reprogrammé pour qu’on puisse l’utiliser autrement. Ce qui se dessine est que Tarik va plus vers l’image et moi, le son, et le montage peut-être.