Noé Maggetti

Quel public pour quelle salle ? Compte rendu de Catherine Courtiau (éd.), Alhambra. L’Alhambra, Une salle polyvalente historique, Chêne-Bourg, La Baconnière, 2021, 144 p.

L’Alhambra, une salle polyvalente historique, ouvrage d’une grande élégance matérielle richement illustré de plus de cent images et photographies reproduites en couleur, a été édité en 2021 pour célébrer le centenaire de la salle polyvalente genevoise de l’Alhambra, ouverte en 1920. Durant la majeure partie de son siècle d’utilisation, l’Alhambra, espace dédié aujourd’hui aux musiques actuelles, a été une salle de cinéma, ce qui explique la présence d’une telle publication dans les pages de Décadrages.

Le volume, dont la tonalité se situe au croisement de l’ouvrage scientifique et de l’hommage marquant un anniversaire, réunit des contributions d’ampleur variable de personnalités diverses : Catherine Courtiau, l’historienne de l’art chargée de la coordination de l’ensemble, mais également des acteurs et actrices impliqués dans la relativement récente inscription de la salle dans la liste des bâtiments protégés comme Isabelle Brunier, membre du Comité de sauvegarde de la salle, Carmen Perrin et Jean-Daniel Pasquettaz, la plasticienne et l’architecte à qui l’on doit la récente rénovation de l’édifice, Roderic Mounir un journaliste du Courrier proposant un aperçu de la programmation musicale accueillie par le lieu depuis le tournant des années 1990, ou encore Sami Kanaan, le conseiller administratif en charge de la culture de la Ville de Genève. Ce dernier signe le texte introductif de la publication, ne laissant que peu de doutes sur les enjeux politiques de celle-ci, l’ouvrage servant en quelque sorte de caution pour justifier les moyens importants investis par les pouvoirs publics pour l’étude, la sauvegarde et la rénovation de l’Alhambra.

La partie la plus dense de l’ouvrage collectif est signée par Catherine Courtiau, spécialiste des questions touchant à la préservation du patrimoine architectural, qui a bénéficié de deux mandats de recherche pour se plonger dans des sources liées à ce cinéma 1. En découle un chapitre intitulé « L’Alhambra historique », retraçant de manière chronologique les différents moments-clés de l’histoire de la salle polyvalente genevoise, à commencer par un commentaire des différents acteurs impliqués dans sa fondation dans le contexte global de sédentarisation du cinématographe au tournant des années 1910 et de l’attente nouvelle à cette période d’un certain confort dans les salles passant des films en parallèle d’autres spectacles (p. 13).

La chercheuse propose ensuite une analyse détaillée des spécificités urbanistiques et architecturales de la salle, en s’intéressant dans un premier temps à sa situation dans la ville de Genève et en montrant comment sa construction entre 1918 et 1920 est le résultat de différentes opérations immobilières et d’aménagement des quartiers de la cité de Calvin, comme l’élargissement de ruelles ou la destruction de bâtiments (pp. 18 – 19). Cette analyse passionnante s’appuie notamment sur des plans et des photos d’époque offrant au lecteur ou à la lectrice la possibilité de visualiser concrètement les constructions et les lieux évoqués.

Après ce parcours permettant de situer la salle dans un certain cadre urbain, l’historienne se penche sur les étapes de son édification et sur les contraintes imposées à l’architecte Paul Perrin, qui devait « [répondre] à la fois aux exigences techniques de la fin des années 1910 et au confort du cinéma (qui n’avait que vingt ans d’existence), ainsi qu’aux besoins d’autres attractions » (p. 30). En résulte une hybridité fondamentale dans la structure de la salle, pensée pour répondre aux besoins de plusieurs dispositifs spectaculaires distincts, à commencer par le théâtre et le cinéma.

Est ensuite proposée une analyse du style du bâtiment, dans une perspective architecturale et artistique, prenant en compte à la fois son aspect extérieur et intérieur, tous deux minutieusement décrits, plans et photos à l’appui. De plus, les transformations successives imposées au lieu sont explicitées de manière systématique, des premiers changements de décor intérieur dans les années 1920 aux transformations du bâtiment entre 2012 et 2015 pour l’adapter à son utilisation contemporaine, en passant par la modernisation de la cabine de projection ou le remplacement des fauteuils à la fin des années 1930. Comme les sous-parties précédentes, ce chapitre s’appuie sur un dépouillement de sources extrêmement variées — plans, dessins photographies, revues ou encore documents administratifs — pour la plupart reproduites dans les pages de l’ouvrage, ce qui constitue une véritable plus-value.

Si l’on reproche souvent aux ouvrages consacrés aux salles de projection de se concentrer sur la dimension architecturale au détriment du cinéma en tant que tel 2, Catherine Courtiau évite cet écueil en proposant un tour d’horizon de la programmation de l’Alhambra au fil du temps (p. 56). Elle tisse notamment des liens stimulants entre les évolutions techniques du cinéma et la nature des objets filmiques programmés à l’Alhambra, en rappelant d’abord que ce dernier est la première salle suisse à avoir été transformée pour projeter des films parlants, dès 1928 (p. 56). Par la suite, d’autres évolutions dans la programmation sont évoquées, notamment l’intégration de films en couleur à partir des années 1950 (p. 65). Ce commentaire s’appuie en partie sur de rares annuaires et carnets tenus de manière régulière par les opérateurs du cinéma, souvent agrémentés de dessins, des sources remarquables mais malheureusement pour la plupart perdues aujourd’hui (p. 65).

La deuxième contribution de l’ouvrage est signée Isabelle Brunier, historienne membre du comité de sauvegarde de l’Alhambra, et se penche sur les projets de destruction qui ont menacé le lieu entre les années 1970 et les années 1990. En effet, dès 1976, certains acteurs économiques genevois ont souhaité bâtir un parking en lieu et place de cette salle. Alors que ce projet a connu plusieurs rebondissements au fil des ans, une série d’actions sont lancées pour la sauvegarde de l’endroit. Celles-ci aboutiront, en 1996, au classement de ce dernier parmi les bâtiments historiques. L’article de Brunier est lui aussi richement illustré, notamment par des affiches militant pour la préservation de l’Alhambra signées par Aloys Lolo, Exem, mais aussi par le cinéaste d’animation Georges Schwizgebel (p. 76).

Après les projets de destruction du bâtiment et les démarches entreprises pour sa sauvegarde, place à sa récente reconstruction, avec un article de Daniel Pasquettaz, l’architecte ayant supervisé les travaux de rénovation de l’Alhambra entre 2012 et 2015. Ces derniers avaient pour double but la restauration des éléments d’époque et la conception d’une nouvelle annexe. La contribution de Pasquettaz constitue une occasion pour l’architecte de justifier certains de ses choix, en explicitant « le principe de relecture […] appliqué lors de [l’]intervention, afin de ne pas dénaturer les éléments existants tout en les adaptant aux besoins et normes actuels » (p. 83). L’article donne à voir les différentes étapes de ce chantier récent en mobilisant plusieurs clichés photographiques, et mentionne également le travail accompli avec la complicité de la plasticienne Carmen Perrin pour repenser les intérieurs de la salle. L’artiste signe elle aussi un texte bref, sorte de note d’intention placée à la suite de l’article de Pasquettaz.

C’est enfin l’utilisation de la salle entre les années 1990 et aujourd’hui qui est à l’honneur dans le texte du journaliste spécialisé dans les musiques actuelles Roderic Mounir. Ce dernier part du constat qu’« après une longue parenthèse cinématographique, le lieu est devenu l’écrin de choix des musiques actuelles » (p. 91). De fait, depuis sa transformation en salle de concerts, l’Alhambra est gérée par des associations à vocation principalement musicale, proposant une programmation diversifiée. L’article de Mounir se focalise avant tout sur la teneur de cette dernière, en souligne la richesse, et montre aussi l’impact qu’a pu avoir le tournant musical de l’Alhambra sur des éléments concrets de la salle — certains concerts impliquant notamment de retirer les sièges pour permettre au public de se tenir debout, preuve supplémentaire que « l’utilisation de la salle est le fruit de compromis » (p. 98).

À la suite de ce panorama de la programmation contemporaine du lieu et avant les annexes, qui se présentent d’une part sous la forme d’une « saga des protagonistes pionniers de l’Alhambra » réunissant les notices biographiques des différents exploitants successifs de la salle, et d’autre part d’une chronologie, on trouve une conclusion signée par deux représentants de l’Association des usagers de l’Alhambra (AdudA), aujourd’hui chargée par la Ville de Genève de la gestion de l’endroit. La présence de cette contribution finale, valorisant à juste titre « une certaine idée de la culture associative et particulièrement variée, et des valeurs de solidarité, d’accessibilité et de convivialité qui l’accompagnent » (p. 113), nous amène à regretter le seul véritable point aveugle de cette publication au demeurant réussie : la question des publics.

Dans un article publié dans un récent numéro de Décadrages, Roland Cosandey écrivait que « les publications sur les salles de cinéma sont de trois ordres : l’architecture, la célébration, l’exploitation » 3. Si l’ouvrage dirigé par Catherine Courtiau réunit ces trois aspects en proposant une analyse complète des spécificités architecturales du lieu, en s’assumant comme ouvrage marquant un anniversaire et en commentant la programmation filmique puis musicale proposée par ses exploitants successifs, il laisse de côté une dimension pourtant essentielle dans la compréhension de la « biographie » d’une salle, outre le commentaire de sa dimension matérielle, le portrait de ses exploitants et le compte rendu de sa programmation : une enquête sur ses usagers et usagères successifs. Il est en effet difficile, après la lecture de l’ouvrage, de comprendre véritablement qui étaient — et qui sont — les spectateurs et spectatrices de l’Alhambra : de quelles classes sociales étaient-ils issus ? à quel genre appartenaient-ils ? quel âge avaient-ils ? etc. Dans cette perspective, il aurait notamment pu être intéressant de rechercher d’éventuels témoignages écrits, voire oraux, de spectateurs et de spectatrices de l’époque ou de s’appuyer sur la critique publiée dans la presse pour se faire une idée de la réception de la programmation du lieu au fil du temps. Dans une logique similaire, une étude des publics actuels aurait pu être réalisée, pour donner à voir la composante sociologique systématiquement oubliée des histoires des salles de cinéma — composante d’autant plus intéressante dans le cadre d’un lieu décrit dans les premières pages de l’ouvrage comme « au service de la culture populaire » (p. 10). L’épithète pose en effet une série de problèmes épistémologiques qu’il s’agirait de mettre en perspective 4, ce qu’une étude des publics pourrait contribuer à faire. À noter que les sources permettant ce type de recherche dans une perspective historique sont souvent difficiles à réunir ; il aurait cependant été intéressant de problématiser le choix de reléguer cet aspect — toutefois présent par touches dans les différentes contributions — au second plan.

En définitive, la publication de cet ouvrage élégant et fouillé constitue une preuve supplémentaire que l’histoire des salles de cinéma en Suisse a encore un bel avenir devant elle, notamment en ce qui concerne la description des publics qui ont peuplé ces lieux emblématiques des villes helvétiques.

1  Les mandats en question ont été financés en 1998 par le Département municipal des affaires culturelles de la Ville de Genève, puis en 2008 par le Département de l’aménagement et des constructions de la Ville de Genève.

2  Voir Roland Cosandey, « Ici l’architecture, et là le cinéma ? Introduction à un essai de biblio-filmographie », Kunst + Architektur in der Schweiz = Art + architecture en Suisse = Arte + architettura in Svizzera, vol. 47, 1996, pp. 305 – 312.

3  Roland Cosandey, « La salle de cinéma comme programme », Décadrages [en ligne], § 37 – 38, 2018, consulté le 18 juillet 2023. Disponible en ligne : http://journals.openedition.org/decadrages/1275.

4  Le débat autour du terme à la fois pratique et imprécis de « populaire » ne date pas d’hier ; voir notamment Pierre Bourdieu, « Vous avez dit populaire ? », Actes de la recherche en sciences sociales, vol. 46, 1983, pp. 98 –105.