Chloé Hofmann

Jeunesses ! (2023) de Céline Pernet et Daniel Wyss : les jeunesses campagnardes loin des clichés ?

Diffusée sur RTS1 quatre vendredis soir consécutifs au mois de septembre 2023 et disponible sur la plateforme Play RTS, la série documentaire Jeunesses ! coréalisée par Céline Pernet et Daniel Wyss, et produite par Stéphane Goël (Climage) et la RTS, est consacrée aux sociétés de jeunesses campagnardes du Canton de Vaud. Les quatre épisodes de 45 minutes chacun s’articulent autour de cinq jeunes — Joël, Irène, Robin, Damien et Lucie — choisis par le duo de cinéastes et réunis par leur engagement au sein de la société de jeunesses de leur village. Présentée comme « la série qui abolit les préjugés autour des jeunesses campagnardes » sur le site internet de la RTS 1Jeunesses ! insiste sur les évolutions et les changements qui ont lieu au sein de ces groupements à travers notamment les figures fortes de Lucie — deuxième femme en un peu plus de 100 ans à occuper le poste de présidente de la Fédération vaudoise des jeunesses campagnardes (« la Fédé » pour ses membres) — et de Joël — jeune gay de 27 ans qui peine à faire accepter son homosexualité à son père, et qui est sur le point de se marier avec son compagnon Christian —, tout en présentant des protagonistes fortement attachés aux traditions et au milieu rural.

Dès son ouverture, Jeunesses ! propose, par l’intermédiaire d’une voix-over, de s’interroger sur ce que cela « veut dire que d’être jeune aujourd’hui » ainsi que sur de possibles différences dans la façon de vivre sa jeunesse en ville et à la campagne. Afin d’explorer ces questionnements — qui doivent permettre de rendre le propos de la série plus universel en dépassant le simple ancrage local des sociétés de jeunesses, et d’orienter ainsi le discours sur le moment charnière et largement partagé que représente le passage à l’âge adulte — le duo Pernet-Wyss a suivi Joël, Irène, Robin, Damien et Lucie dans leur quotidien durant une année. La série laisse en outre la possibilité au public appartenant à d’autres générations de se retrouver dans les figures de parents et de grands-parents, dont le rôle et l’importance dans la vie des jeunes sont soulignés, et parfois mis en scène, au sein des différents épisodes 2

Cet article propose de montrer que la série Jeunesses !, cherchant à ne pas tomber dans les lieux communs sur les sociétés de jeunesses campagnardes, offre une représentation nuancée mais parfois quelque peu complaisante de ces dernières. Elles sont en effet présentées comme plurielles, prises entre des valeurs traditionnelles et des changements sociétaux importants. Nous verrons cependant que pour construire leur propos, Pernet et Wyss atténuent ou évacuent un certain nombre de traits, de motifs et de thématiques qui pourraient « faire campagne » ou figurer les jeunesses négativement. Elle et il valorisent par ailleurs des réflexions et des engagements perçus comme en phase avec certains enjeux de la société d’aujourd’hui. Le duo de cinéastes affiche ainsi une volonté de rompre avec une certaine idée de la ruralité — du moins partiellement puisqu’il reconduit parfois certains clichés, dont une forme d’esthétisation de la nature comme nous le verrons —, et participe à reconfigurer, de manière positive, les contours du milieu rural vaudois contemporain.

Capter les jeunes téléspectateurs·trices ?

Les cinq protagonistes de Jeunesses !, choisis par Pernet et Wyss pour trancher avec des figures archétypales, offrent une image d’une ruralité passablement ouverte sur le monde, en phase avec les problématiques de son époque bien que proche de certaines valeurs traditionnelles. Un sixième personnage, une narratrice fictive censée elle aussi appartenir aux jeunesses campagnardes, se charge notamment d’exprimer, à la troisième personne du singulier, les doutes et les émotions que Joël, Irène, Robin, Damien et Lucie — d’une grande pudeur et peu enclins à se livrer sur des questions intimes — peinent parfois à formuler face à la caméra.

L’usage ponctuel d’un vocabulaire familier qui tente d’imiter la façon de parler d’une partie du public visé — la narratrice souligne par exemple que les jeunes du Pays d’Enhaut paradent « entre mecs » ou que dans les jeunesses « on aime bien picoler » — crée une communauté de langage avec les téléspectateurs·ices supposés·es de la série, et a probablement pour objectif de capter un public jeune en facilitant l’identification spectatorielle. On peut faire l’hypothèse que le ton employé, qu’on peut percevoir comme une forme de performativité de l’identité de jeunes, la forme sérielle tout comme le mode de diffusion choisi pour la série 3, s’inscrivent dans une logique de rajeunissement des programmes, et ainsi des publics visés, voulue par la Société suisse de radiodiffusion et télévision (SSR). Réalisée dans un contexte particulièrement défavorable à la SSR, fortement concurrencée par les plateformes de streaming et menacée de voir la redevance de radio-télévision passer de 335CHF à 200CHF si l’initiative « SSR : 200 francs ça suffit ! » était acceptée par la population lors d’une future votation, Jeunesses ! pourrait participer à attirer, voire à fidéliser, une nouvelle génération de téléspectateurs·trices qui, selon le comité de l’initiative susmentionnée, tournerait le dos à la télévision 4.

Alternant des moments d’entretiens face à la caméra et des séquences in situ au sein des différents groupes de jeunesses ou du cercle familial des protagonistes, la série est rythmée par le calendrier de la Fédération et comporte peu d’événements marquants. Le recours à la narratrice fictive permet aux cinéastes de construire une dramaturgie qui doit être à même de susciter l’intérêt des téléspectateurs·trices d’aujourd’hui, habitué·e·s à des productions pleines de rebondissements, notamment par des effets de suspense ou de dramatisation. Ces derniers paraissent cependant relativement artificiels et dès lors peu propices à attiser notre curiosité ou à déclencher de fortes émotions.

Parmi différents exemples, on peut citer celui du concours annuel de pièces de théâtre organisé par les jeunesses campagnardes. À la fin du premier épisode de la série, alors que Robin fait part à la caméra de l’investissement conséquent que représente la participation aux répétitions de la pièce qu’il doit présenter avec ses acolytes quelques jours plus tard, il explique également qu’après plusieurs semaines de répétition, fatigué, il a pensé tout arrêter. Le montage interrompt le témoignage du jeune homme sur cette remarque et la narratrice prend le relais en expliquant qu’à « trois semaines du concours de théâtre, Robin est à deux doigts de lâcher l’affaire et de tout laisser tomber » ce qui serait, enchérit-elle, « un échec pour lui et sa société de jeunesses ». En faisant de la confidence du jeune homme, qui a priori semble relever davantage d’un léger découragement que d’une réelle intention d’abandonner, un conflit intérieur qui, s’il devait déboucher sur une décision radicale, pourrait impacter négativement l’ensemble du groupe, la voix-over tente d’introduire du suspense dans la séquence et laisse les téléspectateurs·ices dans l’attente de la décision de Robin. Le dénouement de cette situation se fera peu attendre, puisque dès le début du deuxième épisode on retrouve Robin à la salle communale d’Epalinges en train de décharger et d’installer un décor de théâtre, tandis que la narratrice souligne simplement qu’il est là, prêt à remonter sur scène. On peut ainsi regretter l’artificialité dans le récit de ce prétendu « obstacle » rencontré par le jeune homme, placé par le duo Pernet-Wyss afin de construire une tension narrative, mais qui, à mon sens, n’atteint pas les effets recherchés tant son caractère forcé transparaît à l’écran.

Une « Fédé » qui se féminise

Coréalisée par une femme qui incarne une nouvelle génération de réalisatrices sensibilisées aux questions d’égalité et aux rapports de genre, Jeunesses ! met l’accent sur la féminisation de la Fédération, montrant ainsi un organisme en phase avec les préoccupations de son époque. À titre comparatif, on peut noter que cette dimension était absente du documentaire Une jeunesse au goût de terre de Stéphane Goël 5 — qui, rappelons-le, a coproduit la série dont il est question dans cet article — dans lequel le réalisateur vaudois s’était déjà intéressé, en 1998, aux jeunesses campagnardes. Cette évolution peut être appréhendée au regard des contextes de production de ces deux objets télévisuels que vingt-cinq ans séparent. Jeunesses ! s’inscrit en effet dans une mouvance post- « #MeToo » marquée par les discours sur le genre et les questionnements sur la place accordée aux femmes, et au rôle joué par ces dernières à l’écran, et aussi plus largement au sein de la société. Dans son film, Stéphane Goël cherchait plutôt à rendre compte d’une tradition vaudoise et de son histoire, images d’archives et commentaires historiques à l’appui, dans un contexte marqué par les débats sur la fusion des cantons de Vaud et de Genève qui aboutira en 2002 à une votation massivement rejetée par la population.

Dans Jeunesses !, Lucie est la protagoniste qui incarne et porte le renouveau féminin à l’écran. Contrairement aux autres jeunes, elle n’est jamais montrée dans son contexte professionnel ou familial. Le montage retient uniquement les moments durant lesquels elle endosse son rôle de présidente de la Fédération vaudoise des jeunesses campagnardes, et s’attarde notamment sur son élection. Elle apparaît comme un modèle d’engagement, entièrement tournée vers des questions de prévention et d’intégration, attentive à des problématiques de société et cherchant à avoir un impact sur son environnement direct. Le fait d’offrir une place de choix à Lucie au sein de la série participe à construire une image positive et moderne des jeunesses campagnardes puisque la jeune femme, en tant que présidente, symbolise les valeurs de la Fédération.

On remarquera cependant que Jeunesses ! ne traite jamais frontalement des problèmes que Lucie tente de prévenir. Ainsi, si le racisme, le harcèlement ou encore l’usage de GHB au sein d’événements organisés par la Fédération sont des problématiques évoquées à l’écran par la jeune femme, elles ne sont pas incarnées par des victimes qui témoigneraient au sujet des discriminations et des violences qu’elles ont subies. Ce choix narratif, qui se concentre sur les actions de prévention mises en place par Lucie, permet de valoriser la prise de conscience au sein de la Fédération, mais tend par la même occasion, en en faisant un élément « théorique » car désincarné, à invisibiliser la violence de certains événements vécus par des jeunes au sein des sociétés de jeunesses. En survalorisant l’engagement de Lucie, la série minimise les problèmes de racisme et de sexisme qui peuvent être vécus au sein de ces associations.

La séquence dans laquelle on assiste, au milieu du deuxième épisode, à une réunion menée par Lucie au sujet de l’organisation de la partie officielle d’un giron est particulièrement représentative de la façon dont Jeunesses ! atténue les problèmes, en ne revenant pas sur les comportements sexistes subis par certaines membres de la Fédération. Réunissant différents acteurs participant à la mise en place d’un giron, la séquence montre la difficulté pour Lucie à être prise au sérieux par les hommes avec qui elle travaille. Le ton ironique du major de table qui, en souriant, explique à l’un de ses collègues : « non mais j’écoutais la présidente, tu sais il faut toujours écouter la présidente en général », et le fait qu’il l’appelle « Julie » au lieu de Lucie tout en écorchant son nom de famille, témoignent du peu de crédit accordé par cet homme à la jeune femme. Bien que cet incident soit introduit par la narratrice qui explique que Lucie « doit se faire sa place dans un monde encore dominé par les hommes », la misogynie à l’œuvre dans cette séquence n’est jamais explicitement nommée et est présentée comme un obstacle que Lucie doit surmonter plutôt que comme un problème que les hommes devraient participer à résoudre. En insinuant que c’est à la jeune femme de s’adapter, la série tend à minimiser les rapports de domination de genre qui structurent la société. Si ne s’attarde pas sur cet incident — si Lucie s’est exprimée à ce sujet, le montage n’a pas retenu son témoignage —, c’est certainement parce qu’il est peu en phase avec la volonté des cinéastes de montrer des jeunesses et un milieu rural ouverts et tolérants. Cette minimisation permet en outre à Pernet et Wyss de ne pas entrer dans un débat qu’on sait sensible et qui pourrait cliver les publics.

On remarquera encore que l’accent mis sur les actions de prévention et sur la féminisation de la Fédération tend à faire oublier l’absence de multiculturalité au sein des membres de cette dernière. On peut en outre regretter que Jeunesses ! ne prenne pas le temps de s’intéresser à celles et ceux qui ont fait le choix de ne pas adhérer à la jeunesse de leur village, ainsi qu’aux raisons qui les ont poussés à ne pas y participer, partageant ainsi uniquement le point de vue de membres acquis à la cause, et qui colportent dès lors un discours positif au sujet de cette organisation.

Des fêtards solidaires et sportifs

Avouant volontiers lors de son passage au « 19 :30 » du 30 août 2023 avoir eu des aprioris sur les jeunesses campagnardes, Céline Pernet évite adroitement, lors de son entretien réalisé par Philippe Revaz, la question du journaliste au sujet des problèmes liés à la consommation d’alcool au sein de ces organisations, pour souligner à la place combien les jeunesses font preuve de solidarité et d’engagement. Probablement touchée par ces jeunes qu’elle a côtoyés lors du tournage durant plusieurs semaines, la réalisatrice évacue ainsi une problématique qui peut être perçue comme sensible et qui pourrait générer une vision négative des sociétés de jeunesse, et préfère mettre plutôt l’accent sur les valeurs partagées par les quelques 8’000 membres actifs à travers tout le Canton de Vaud.

À ce titre, il est significatif que la série débute avec le témoignage de Joël qui avoue lui aussi avoir eu des préjugés sur les sociétés de jeunesse qu’il voyait comme des lieux où les gens « boivent beaucoup et font la fête ». Le jeune homme explique que son point de vue sur les jeunesses a changé le jour où il y est entré, 11 ans plus tôt, et qu’il n’a jamais depuis regretté son choix. En formalisant dès les premières minutes de la série la réticence puis le changement de regard porté par un protagoniste sur les jeunesses campagnardes, Pernet et Wyss offrent aux téléspectateurs·trices sceptiques la possibilité de dépasser leurs propres préjugés en se laissant l’opportunité de se forger une image nouvelle de ces sociétés grâce à la série.

Si la question de la consommation d’alcool et des dangers que cela représente est brièvement adressée dans le deuxième épisode, on constate que les accidents provoqués par la conduite en état d’ivresse sont présentés comme un problème appartenant surtout au passé. C’est en mobilisant des images d’archives montrant des jeunes en train de boire en soirée et des voitures accidentées que Jeunesses !, par l’intermédiaire de sa narratrice, nous rappelle que pour prévenir les nombreux accidents qui endeuillaient les villages chaque week-end, les autorités ont proposé dans les années 1970 de « limiter la vente d’alcool fort dans les soirées » de jeunesses. Cette mesure n’ayant pas rencontré l’adhésion des jeunes, une solution consistant à offrir un terrain pour camper, installé aux abords de chaque giron, permet depuis les années 1990 aux fêtards·es de dormir sur place plutôt que de prendre leur véhicule pour rentrer chez elles·eux. La série laisse donc entendre que la question est réglée et nous présente des jeunes responsables et sensibilisés à la question de la consommation excessive d’alcool. Le troisième épisode contient d’ailleurs une séquence lors de laquelle les organisateurs du giron de Chavornay suivent un atelier de sensibilisation avec la Fédération vaudoise contre l’alcoolisme (FVA). On ne peut cependant s’empêcher de remarquer que la cause de l’accident de voiture, mortel, du frère aîné de Damien, qui a eu lieu après une assemblée organisée par sa société de jeunesses, n’est jamais abordée. Si on ne sait donc pas si cet accident est lié à l’alcool, le fait d’en omettre volontairement la raison laisse penser que cela pourrait être le cas. Cette omission participerait par conséquent du discours de la série qui vise à changer la perception des jeunesses campagnardes en évacuant certains événements qui pourraient venir assombrir l’image que Pernet et Wyss souhaitent transmettre au public.

Afin de ne pas réactiver le stéréotype des jeunesses qui se réuniraient uniquement pour boire, les épisodes de fêtes sont présentés comme des moments de célébration, de rencontre et de sociabilité. Dans le troisième et le quatrième épisode, les images du giron du Nord à Chavornay montrent des jeunes en train de danser sur de la musique électro et de s’amuser « sans se préoccuper du lendemain et des soucis du quotidien », comme le souligne la voix-over. Là où le film de Stéphane Goël montrait au lendemain d’un rassemblement des cadavres de bouteilles vides et des bancs en bois cassés, gisant dans une mare brunâtre, probablement de bière, dans laquelle se noient des confettis, la série de Pernet et Wyss préfère nous faire assister au réveil difficile de quelques jeunes hommes qui se préparent à aller tirer à la corde malgré leur grande fatigue et leur mal de tête.

Jeunesses ! met en outre l’accent sur les nombreux événements sportifs ou culturels 6 qui entourent les moments de fête et de consommation d’alcool, et qui sont ainsi présentés comme une partie importante des girons. L’apprentissage de différentes danses traditionnelles à Corcelles et la construction de la tonnelle pour la fête de tir du Pays-d’Enhaut sont autant d’événements mis en avant qui permettent à la série de souligner la solidarité, l’entre-aide et la bonne humeur qui règnent au sein des sociétés de jeunesses vaudoises. En ce sens, le casting des protagonistes, qui ont dû ou doivent encore affronter des « épreuves », participe de cette même logique rhétorique. En interrogeant à plusieurs reprises Damien sur la mort de son frère ou Joël à propos de sa difficulté à faire accepter son homosexualité à son père, les cinéastes donnent l’occasion à ces protagonistes de souligner l’importance de la société de jeunesses dans leur quotidien, et valorisent ainsi la dimension communautaire de ces sociétés au sein desquelles les jeunes créent de profondes amitiés et trouvent du réconfort et de l’entraide dans des moments difficiles.

On peut encore remarquer que dans le premier épisode, le moment durant lequel les jeunes bizus de la société de jeunesses des Moulins, yeux bandés, sont forcés de manger une crème au chocolat revisitée est filmé de façon à de ne pas offenser les spectateurs·ices, qui sont tenus·es à bonne distance de la scène, et à respecter les jeunes hommes mis à l’épreuve et qui vivent un moment qu’on imagine difficile. Les membres de la société des Moulins, rassemblés en cercle autour de leurs nouveaux acolytes, créent une distance supplémentaire entre la caméra et les bizus, nous empêchant de voir ce qui pourrait être à la fois déplaisant et humiliant selon qu’on se trouve devant ou derrière la caméra. Même lorsque celle-ci se rapproche du groupe, elle s’attarde sur Damien, ne montrant jamais les jeunes hommes mis à l’épreuve dans une logique de mise en scène et de cadrage qui refuse le spectaculaire et le voyeurisme. La séquence se termine sur une descente à ski en pleine nuit ponctuée par des rires et des cris de joie. Le duo Pernet-Wyss fait ainsi de cette soirée un moment bon enfant plutôt qu’une épreuve désagréable pour les bizus.

Rats des villes et rats des champs

Les moments de témoignage face à la caméra sont des occasions pour certains·es protagonistes de réaffirmer leur identité sociale et leurs valeurs en se distançant de celles des citadins, renforçant ainsi une opposition entre ville et campagne qui passe notamment par une valorisation de la nature et de la dimension communautaire qu’ils et elles associent au monde rural auquel ils et elles appartiennent, et que la série tend parfois à accentuer.

Adoptant une posture de rejet par rapport à « la ville » — l’usage répété de l’article défini fait de ce lieu une entité homogène et peu familière —, Robin explique dans le premier épisode de la série que les gens qui vivent en ville sont « plutôt les bourges » ou « les racailles », par opposition aux « campagnards » qui, en plus d’avoir une vision familiale de la vie en communauté, aiment faire la fête. Il associe ainsi un ensemble de valeurs à son milieu afin de valoriser ce dernier, ce que la série fait également comme l’illustre l’exemple qui suit.

Dans une séquence située à la fin du premier épisode, le jeune homme explique qu’il aime se promener en Lavaux lorsqu’il va mal et que le simple fait de regarder le paysage lui permet de se sentir mieux. Il ajoute qu’il trouve « plus facile […] de […] se ressourcer dans des vignes ou dans des campagnes ou dans des champs, comparé à la ville où […] c’est vraiment différent quand t’es entouré de béton [et que] t’as pas un endroit où tu peux être tout seul ». Les vignobles en terrasse de Lavaux, inscrits au Patrimoine mondial de l’Unesco en 2017, apparaissent ainsi dans cette séquence comme un « espace-refuge », pour reprendre la terminologie proposée par Maylis Asté dans sa thèse de doctorat ; un écrin de quiétude dans lequel le jeune homme se sent en sécurité puisqu’il est placé « à l’écart des tumultes du monde » 7.Illustrant les propos de Robin et à la suite de plans dans lesquels on le voit contempler le paysage, de belles images de village et de vignes qui surplombent le Léman au coucher du soleil viennent contraster avec celle d’une autoroute en pleine nuit qui apparaît au moment où Robin fait mention de la vie en ville. Alors que les phares des voitures au loin scintillent à l’écran, la musique qui accompagnait jusqu’alors les paysages et la lumière chatoyante de Lavaux cède sa place au bruit ronronnant de l’autoroute puis à quelques klaxons agressifs, accentuant de façon nette la distinction entre les deux milieux décrits par le jeune homme. Les propos de Robin mais aussi les choix de mise en scène et de montage opérés par l’équipe de Jeunesses ! dans cette séquence réactualisent ainsi des clichés sur les campagnes qui seraient des lieux « où se cultive l’hédonisme » 8 et le vivre ensemble, contrairement aux villes bétonnées, peu conviviales et individualistes où les humains se croiseraient sans jamais se parler. Les plans de drone sur des campagnes verdoyantes, des villages pittoresques ou encore les vignobles en terrasses de Lavaux, qu’on trouve ponctuellement tout au long de la série, participent d’un imaginaire du milieu rural dont il émane une apaisante quiétude et une grande beauté. 

Malgré cette esthétisation de la nature, la série cherche également à éviter certains clichés. On peut par exemple souligner que les cinq protagonistes retenus par Pernet et Wyss exercent des métiers qui ne sont pas ceux de la terre 9. Ce « casting de métiers » permet de ne pas tomber dans l’écueil de la vie rurale et de ses professions qui seraient particulièrement dures et soumises aux aléas des saisons. Certains motifs traditionnellement associés à la ruralité sont également absents de la série, probablement parce qu’ils occupent une part peu importante dans la vie des cinq protagonistes choisis par l’équipe de production. Si on voit à quelques reprises Damien dans un alpage en train d’aider un ami à traire des vaches, Jeunesses ! s’attarde par exemple peu sur les animaux qui peuplent les campagnes. Les chiens, les poules et les chevaux occupent ainsi une place marginale au sein des séquences qui composent la série, et cela bien que l’environnement sonore qui accompagne les images de nature soit constitué de cloches de vache et de chants d’oiseaux qui participent ainsi, subtilement, à « faire campagne ».

On notera enfin que bien qu’une partie des protagonistes affirme à différentes reprises ne pas vouloir quitter leur village, le duo Pernet-Wyss cherche à montrer des jeunes qui circulent et qui ne sont pas isolés dans leurs campagnes à commencer par Robin, fan du Lausanne Hockey Club, qu’on peut voir se rendre dans la capitale vaudoise pour supporter son équipe préférée. Il est d’ailleurs significatif que Jeunesses ! se termine sur une séquence qui se déroule lors du marché de Noël de Lausanne où la tonnelle de la Fédération a été installée au cœur du quartier du Flon. Permettant d’inscrire les protagonistes dans un milieu urbain où les citadins et les campagnards se côtoient autour d’un verre de vin blanc, les cinéastes rompent avec l’idée que les jeunesses seraient isolées. Les gros plans sur des verres de vin qu’on remplit et sur un feu qui crépite ainsi qu’un plan plus large sur l’intérieur du kiosque en bois permettent de souligner la convivialité du lieu qui rassemble les jeunes Vaudois·es indépendamment de leur origine. Un lent travelling arrière réalisé par un drone nous laisse voir la tonnelle de l’extérieur, plantée en plein ville, et réduit ainsi la distance entre des milieux que Pernet et Wyss cherchent à rapprocher. Dans Jeunesses ! c’est l’identité régionale qui est placée au-dessus de l’identité rurale ou citadine comme nous le rappelle le slogan affiché sur le petit kiosque en bois — « ça vaud le détour » — et sur lequel la série se clôt.

1  Site internet de la RTS, rts.ch, consulté le 9 septembre 2023.

2  Je pense notamment à une séquence du troisième épisode dans laquelle Joël fait des macarons chez sa grand-mère Trudi et en profite pour lui poser des questions au sujet de son père. Ce moment partagé entre la grand-mère et son petit-fils réactive le motif de la transmission entre les générations qu’on observe, comme le remarque Maylis Asté, dans certains films français qui se déroulent dans un « décor rural et agricole ». Ce motif de l’héritage familial est d’ailleurs mis en exergue dès le générique de début de Jeunesses !, la narratrice expliquant que « quand on fait partie d’une jeunesse, on s’inscrit dans une lignée. On entre à la jeunesse sur les traces de nos frères et sœurs, de nos parents et de nos grands-parents ». Dans les différents épisodes, l’usage d’images d’archives de différentes époques dans lesquelles on voit des chansons et des gestes se répéter de génération en génération permet également d’inscrire les cinq jeunes protagonistes dans un héritage. Voir Maylis Asté, Les représentations de la ruralité dans les films de fiction français du début des années 1990 au début des années 2010 : permanences et changements, thèse de doctorat, Université de Toulouse Jean Jaurès, 2018, p. 117.

3  Visionnable en prime time mais aussi en replay sur Play RTS.

4  Site internet de l’initiative, https://initiative-ssr.ch, consulté le 12 novembre 2023.

5  Le réalisateur a appartenu, adolescent, à la société de jeunesse de Carrouge (VD).

6  On a déjà cité plus haut les passages consacrés aux répétitions de la pièce de théâtre de la jeunesse de Grandvaux dont fait partie Robin.

7  Maylis Asté, op. cit., p. 179.

8  Maylis Asté, conférence « Filmer les campagnes » [en ligne], 17 novembre 2022, www.archipel-lucioles.fr, consulté le 24 octobre 2023.

9  Irène est enseignante, Robin est électricien, Damien est menuisier et Lucie est architecte et illustratrice. Le métier de Joël n’est pas précisé.